La littérature dramatique du Japon a la rare fortune de posséder une forme originale : le sarugaku no nô, que l’on nomme communément aujourd’hui nôgaku, ou plus simplement nô.

Le nô est la première forme dramatique qu’ait connue le Japon ; avec lui naquit une nouvelle branche de la littérature. C’est lui qui, le premier, à la place ou plutôt à côté de la danse, mit une action sur l’antique estrade, qui du coup devint une scène ; grâce à lui les mouvements et les formes, la beauté plastique de la danse revêtirent des personnages précis qui vécurent et agirent devant les spectateurs. Et sans doute, à l’origine, cette action fut très simple : elle ressemblait plus à une suite de tableaux qu’à ce que nous sommes accoutumés d’entendre sous le nom d’action dramatique, et n’était évidemment conçue que comme élément secondaire, raison ou occasion de développements lyriques, de chants et de danses, qui restaient la partie essentielle de l’œuvre. Mais elle devait rapidement grandir, occuper sur la scène et dans l’esprit des auditeurs une place de plus en plus importante, réduire les éléments lyriques à l’encadrer seulement, à la commenter, à la servir, au lieu de leur être soumise et de n’exister en quelque sorte que pour eux. Un pas encore, et l’action développée, renforcée, dramatisée, règnera sans conteste sur une scène agrandie, où elle multipliera les épisodes et les péripéties, où, pour frapper et émouvoir la foule, elle réclamera l’aide de moyens matériels et plus ou moins réalistes. Ce sera le théâtre, le drame populaire, et pour autant vulgaire, dont la classe instruite et lettrée se détournera pour retrouver autour de quelques scènes de nô des plaisirs plus intellectuels et plus délicats. Car cette évolution, sans doute inévitable, n’a pu s’accomplir qu’aux dépens des éléments proprement littéraires et du lyrisme caractéristique du nô.

Forme originale et spéciale à la littérature japonaise, de plus première manifestation de l’art dramatique, résumé et en quelque manière synthèse des arts d’un passé déjà long, tels sont les aspects sous lesquels se présente le nô, et les raisons pour ainsi dire techniques de l’intérêt qu’offre son étude. Il en est d’autres sortes. Il fut en son temps la forme littéraire la plus relevée, la plus achevée ; les XIVe et XVe siècles ne nous offrent rien qui puisse lui être comparé à ce point de vue. Il est le joyau littéraire de l’époque des Ashikaga. Il en est aussi pour nous l’expression la plus vraie et la plus forte, et par là son intérêt littéraire s’accroît de son intérêt historique. Il ressuscite devant nous, sous une forme saisissante et que son lyrisme rend plus puissante encore, les sentiments, les pensées, les croyances, les superstitions, les aspirations, toute la vie intellectuelle et morale de ces générations tumultueuses et inquiètes ; il fait agir sous nos yeux leurs dieux, leurs seigneurs, leurs religieux, leurs thaumaturges, leurs guerriers, leurs héroïnes et jusqu’à leurs fantômes ; surtout, il nous montre à merveille la profonde empreinte dont le Bouddhisme avait marqué les hommes de ce temps, la poésie qu’il savait tirer pour eux du spectacle de la nature, et comment il en revêtait l’instabilité des choses et l’impermanence universelle.

Car dans une large mesure cet art est sien, et c’est son souffle qui l’anime. Non seulement ses religieux par leurs prières procurent aux morts la paix et le salut, apaisent les génies et exorcisent les démons ; non seulement ses monastères reçoivent en leurs calmes asiles ceux que l’existence a lassés ou trompés, et sa loi console et secourt les affligés et les misérables ; mais en toutes choses et toujours c’est lui qui parle, c’est sa pensée qu’expriment toutes les bouches. Il infuse vie et sentiment à toute la nature, aux plantes, à la terre elle-même. Mieux encore, c’est lui vraiment qui chante et honore les anciennes divinités nationales ; elles n’y perdent rien de leur prestige, car il se plaît à reconnaître en elles des manifestations (gongen) d’êtres ou de puissances que lui-même vénère sous d’autres formes et d’autres noms.

Ce caractère religieux du nô est un des points par où il confine au mystère. Ce n’est pas le seul. Comme celui-ci, pour une part au moins, il naquit de fêtes religieuses et populaires, à l’ombre des temples ; il fut mêlé à leurs cérémonies ; il eut, et en beaucoup d’entre eux il a gardé, dans leur enceinte, sa scène particulière sur laquelle, aux jours de fête, il chanta les louanges des dieux, exalta leur puissance et leurs bienfaits, ou dit la gloire du temple et l’histoire merveilleuse de sa fondation. Comme le mystère aussi, le nô fut une prédication d’autant plus puissante que l’action, l’exemple y avait le pas sur le précepte, d’autant plus pénétrante et capable de s’imprimer dans les cœurs qu’elle s’enveloppait de plus de charmes.

Cette origine à la fois religieuse et populaire suggère aussi un premier rapprochement avec la tragédie grecque. Comme celle-ci d’ailleurs, il n’usa tout d’abord que d’une figuration très réduite ; deux personnages lui suffirent, auxquels il adjoignit de bonne heure quelques comparses, dont progressivement les rôles prirent plus d’importance. Mais, des le début, il réclama le concours d’un chœur dialoguant avec les acteurs ou se substituant a eux et chantant à leur place. La scène, très simple, fut ouverte, en plein air, sans décoration ni voile d’aucune sorte. Les femmes n’y furent pas admises, et tous les rôles y furent tenus uniquement par des hommes. Mais aux acteurs principaux le masque prêta ses multiples expressions et la danse ses mouvements solennels, farouches ou gracieux, tandis que divers modes de récitatif ou de chant rythmés par un orchestre rudimentaire ajoutaient leur cadence à celle des vers, et en ornaient ou en mesuraient le débit. Comme la tragédie antique aussi, le nô élargit rapidement son domaine, et après les dieux et les temples, il célébra les héros, mit en action la légende et l’histoire, et assouplissant sa forme, en vint bien vite à dire la simple humanité, ses douleurs et ses peines plus que ses joies. Toutefois ces quelques ressemblances ne doivent pas faire oublier les différences qui séparent ces deux genres, une surtout qui, sans doute, est capitale. Le souffle tragique traverse quelquefois les nô : il ne les anime pas. Le plus souvent l’événement tragique, lorsque le sujet en comporte, y est raconté plutôt que mis en acte ; l’intention est moins de le représenter que de le chanter. Le nô est avant tout une œuvre lyrique.

Le nô parut au commencement du XVIème siècle, vraisemblablement à la cour des derniers shôgun de Kamakura, et vraisemblablement aussi sortit des écoles de dengahu. Mais c’est aux XVème et XVIème siècles, sous les shôgun de Kyôto, les raffinés Ashikaga, et dans les écoles de sarugaku, qu’il donna sa mesure et brilla de son plus vif éclat. Il ne nous reste rien de sa toute première époque; le dengaku no nô, en faveur à certain moment, a laissé peu de traces. Mais le sarugaku no nô se forma à son école et sur son modèle, et il y a lieu de croire qu’il nous en a conservé une image assez fidèle. En parlant des nô, nous ne pouvons nous dispenser de mentionner au moins les kyôgen, comédies ou plutôt farces, qui se jouent sur les mêmes scènes, a titre d’intermède entre deux pièces. De structure très simple, elles ne font guère appel qu’au comique extérieur. Leur jovialité facétieuse repose de la solennité des nô. Nées de la franche gaieté du peuple, elles ont gardé l’accent de son rire et la forme de son ironie. Elles semblent souvent, vis-à-vis des seigneurs, des religieux, des croyances mêmes, une sorte de revanche du respect et de la vénération qu’expriment les nô : le daimyô y est bafoué par son serviteur, le bonze y a des mésaventures; un joyeux drille y abuse du nom, parfois des ornements et de l’autel même d’une divinité pour jouer les fidèles crédules.

Lire un article de René Sieffert, Le Nô.
Sur le site Nautiljon : Le théâtre Nô.

Cinq Nô, introduction

Source : https://fr.wikisource.org/wiki/Cinq_n%C3%B4
Kiyotsugu Kan’ami ; Zeami
Traduction Noël Peri
Cinq Nô
Bossard, Paris, 1921
Photo d'en-tête :  Mirjana Veljovic (Flickr)
Scène de théâtre No, milieu du XIXème siècle
Oeuvre de Nakabayashi Chikuto (1776-1853)
Encre et peinture sur soie
Musée d'art oriental Ca' Pesaro, Venise