Sohei ou moine guerrier

8 avril 2020 dans Culture

Sohei 僧兵 ou Moine Guerrier, par Charles-Pierre Serain

Ces redoutables moines soldats sont apparus très tôt dans l’histoire du Japon. Appelés initialement Hôshi Musha (法師武者) ou Akusô (悪僧), leur réputation belliqueuse est intimement liée à leur personnage. Gardiens des temples, ces guerriers armés, revêtus d’habits monastiques par-dessus leurs armures, n’hésitaient pas à provoquer ou agresser des habitants de Kyoto ou des guerriers de la cour Impériale. Se promenant généralement en bande, et parfois munis de reliques sacrées pour se donner une légitimité religieuse, ces soldats pouvaient semer la terreur là où ils passaient.

Ce sont les Sohei du Todai-Ji qui débutèrent les premiers combats en 949, mais les moines de l’Enryaku-ji du mont Hiei (à l’est de Kyoto) furent les plus dangereux. Non contents de s’en prendre aux autres temples bouddhistes, ces soldats descendirent plusieurs fois à Kyôto pour obtenir des postes officiels et des avantages financiers, en échange de leur « protection ». Devant le succès de ces opérations, ces Sohei devinrent de plus en plus gourmands et n’hésitèrent plus à multiplier les razzias sur la capitale.

Durant la guerre de Gempei (1180-1185) qui allait permettre à la caste des Bushis de prendre le contrôle du Japon aux dépends de la cour impériale, les Soheis furent très sollicités tant par les Taira que les Minamoto pour grossir le rang de leurs troupes, révélant ainsi l’excellente qualité guerrière des moines soldats.

Durant la période Sengoku Jidai, ces Soheis évoluèrent vers les fameux Ikko-Ikkis que Nobunaga combattit durant de nombreuses années, et qu’il finit par vaincre presque totalement avec la chute de l’Enryaku-ji en 1571, puis du Ishiyama Honganji en 1580.

Même si la Naginata est très souvent associée aux Sohei, ceux-ci excellaient également dans le maniement de nombreuses armes comme la Yari (lance) ou le Yumi (Arc). Ils utilisaient également un grand bâton ferré (Kanabô 金棒) dont ils se servait comme massue.

Malgré leur réputation, la figure légendaire la plus connue des Soheis reste celle de Benkei, le fidèle compagnon de Minamoto no Yoshitsune qui lui sera dévoué jusqu’à mort et entrera avec lui dans la légende. Cela atténuera un peu l’image terrible que ces guerriers ont laissé derrière eux.

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Sohei ou moines guerriers

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Termes descriptifs de la lame du katana

31 mars 2019 dans Culture

Ainsi qu’en occident, et même peut-être avec plus de détails, chaque partie d’une lame est désignée selon une nomenclature précise. Chaque particularité est décrite par un terme propre, quelques exemples :

La soie, le nagako se termine là où commence la lame proprement dite, la transition est marquée par un petit décroché du dos de la lame : le mune-maki ; à ce niveau une petite pièce métallique, le habaki, enserre la lame. Ce habaki assure des fonctions complexes par exemple dans l’atténuation des vibrations générées par les déplacements rapides de la lame ou lors de la coupe.

La ligne rouge représentant le dos de la lame dans sa totalité,

a – est la longueur de la lame, le nagasa, mesurée du mune-maki à la pointe,
b – la flèche de la courbure, le zori,
c – le premier tiers de lame, le mono-uchi, où se réalise l’essentiel des coupes.

 descriptif lame katana

Différentes caractéristiques sont retenues pour décrire un sabre japonais.

a) Selon la longueur de la lame, le nagasa, on distingue ainsi

      • tachi et katana, lames de plus de soixante centimètres, dites daito,
      • wakisashi, entre trente et soixante centimètres, dites shoto,
      • aikuchi, hamidachi, de moins de trente centimètres, dites tanto.

Les unités de mesure traditionnelles, le rin, le bu, le sun et le shaku se déclinent selon une progression décimale. La plus grande unité le shaku, vaut 11. 9305 inches soit 30.3035 centimètres.

b) La section de la lame, la forme du dos de lame et la forme de la pointe

Illustration sommaire à titre d’exemple de la section de la forme shinogi zukuri.

descriptif lame katana

 

descriptif lame katana

La courbure est plus ou moins prononcée et on l’apprécie à l’importance de la flèche, le zori. La position de cette flèche de la courbure a évolué durant les mille ans de fabrication des sabres classiques. L’intérêt de cette position pour dater les sabres ne se comprend que si la lame n’a pas été modifiée ainsi que fut souvent le cas durant la période Edo ( une lame raccourcie est dite suriage ).

Schématiquement cette courbure correspond à un arc de cercle unique de l’ordre de deux mètres soixante de rayon et dont la flèche se situe au milieu de la lame durant la période shinto, torii zori. Les sabres koto voient leur courbure plutôt déportée vers la poignée, selon une géométrie plus complexe, style dit koshi zori ou Bizen zori du nom d’une des Cinq Ecoles.

d) Gorges et horimono

Les cotés de la lame entre le shinogi et le mune présentent parfois des gorges appelées hi, ces rainures sont uniques, doubles, longues ou courtes, larges ou étroites et ne sont pas forcément symétriques. Elles peuvent avoir été rajoutées longtemps après la fabrication du sabre. Leur présence allège la lame sans en altérer la rigidité et permet un écoulement rapide du sang, par contre elle induisent un sifflement lorsque le sabre fend l’air. Ce bruit « soyeux » est très apprécié actuellement pour son esthétique mais était un inconvénient certain lors de combats furtifs.

Chaque type de gorge est spécifiée par un nom ainsi une gorge large est dite bo hi, deux gorges étroites futatsuji hi, deux gorges, une large et une étroite, bo hi ni tsure hi, etc.

descriptif lame katana

Les horimono sont des gravures rajoutées sur la lame représentant des animaux symboliques, des poèmes ou des motifs mythologiques d’inspiration bouddhique, ils sont appelés bonji et utilisent les caractères d’écriture sanskrit.

e) Forme de la soie et traces de lime

La description de la forme de la soie participe de sa longueur, de sa courbure et de la complexité de son extrémité. Ici encore un vaste vocabulaire spécifique permet d’en préciser les caractéristiques.
De même les traces de lime sur la soie sont de même répertoriées. L’origine des ces traces sera plus particulièrement expliqué ci-après avec la fabrication de la lame.

descriptif lame katana

La soie porte un ou plusieurs trous qui correspondent à la fixation de la poignée sur celle-ci. La poignée étant un fourreau de bois ajusté à la forme de la soie, elle est maintenue en position par un ou plusieurs goupilles transfixiantes dites mekugi, le trou de passage de cette goupille est le mekugi ana.

Remarquons l’existence possible de plusieurs trous rapprochés sans utilité de fixation concomitante, ils correspondent à des montures successives de la lame au cours des siècles. Si la lame est en effet d’une grande tenue dans le temps il n’en est pas de même de la monture essentiellement de bois.

Deux indices enfin pour l’amateur, vérifier l’aspect du trou, bien cylindrique, aux bords droits, il traduit l’utilisation d’une aide mécanique; la rouille ancienne qui couvre la soie est noire, une rouille rouge plus récente remet en question l’ancienneté de la lame alors fort sujette à caution.

f) Ligne de trempe et grain de la lame

Le sabre japonais est fabriqué selon un damas propre, en voici un des modes d’élaboration.

Un sable ferrugineux est fondu afin de recueillir des blocs composites contenant des morceaux d’acier de différentes teneur en carbone et donc de dureté également différentes. Ces blocs sont cassés en petits morceaux et on sélectionne les aciers et leurs taux de carbone selon leur aspect macroscopique. Les petits morceaux sont ensuite forgés en barres d’acier dur et d’acier doux, plus le taux de carbone diminue plus on s’approche du fer pur.
On affine par repliage sur lui-même et par martelage une âme de fer, à faible teneur en carbone, le shingane ; de même une seconde partie, le hagane est réalisé par repliage quinze fois sur lui-même, ce qui produit un acier avec une plus forte teneur en carbone de plus de trente mille couches.
Certains forgerons mêlent à ces alliages des fragments de météorites, le « métal étoile » des légendes.

Le hagane est replié autour du shingane et l’ensemble soudé par martelage en forme de barre allongée ; cette barre est ensuite martelée afin de donner la forme finale souhaitée. La suite est une longue phase de travail à la lime pour bien affiner la forme du sabre, il en subsiste les traits de lime sur la soie.

La trempe intervient ensuite ; la lame est recouverte d’un mélange d’argiles et de cendres couvrant complètement le dos de la lame mais laissant nu le tranchant. Entre tranchant et corps de la lame cet enrobage peut être travaillé de façon complexe afin de contrôler finement les échanges de température.
La lame est alors portée à haute température, « à la couleur de la lune en juillet », puis plongée dans une eau fraîche et pure, c’est la trempe.

De ce contraste de température rapide et brutal, la lame sort renforcée sur son tranchant qui a acquis une remarquable dureté.

La référence à la couleur de la lune en juillet permet de comprendre comment le forgeron contrôlait la température de la lame en préalable à la trempe qui doit être précisément estimée. L’astre fournit une référence de couleur permettant la mesure de température par comparaison, c’est le principe d’une thermographie, ici dans le spectre visible.

L’étape suivante consiste à polir l’acier ; c’est un art délicat et un travail pénible où dans une position étrange le polisseur passe la lame sur des pierres de grain de plus en plus fin. Travail dangereux également car la lame s’aiguise et son tranchant devient redoutable. Au cours du polissage et sa finesse devenant extrême la différence de structure cristalline entre les zones trempée et non trempée, le long du tranchant de la lame, se révèle par une ligne ombreuse dont les formes ont été induites par le dépôt d’enrobage préalable à la trempe, c’est la ligne de trempe.

Cet aspect est donc du à la cristallisation particulière de l’acier en grain de martensite au niveau de cette transition, deux formes sont décrites selon la taille et la brillance des grains; de petites tailles et légèrement sombres, ils donnent une ligne de trempe en « nioi », un peu plus gros mais aussi plus clairs ils donnent une ligne « nie ».

On décrit de nombreux dessins de ligne de trempe, en voici quelques illustrations.

descriptif lame katana

Outre la ligne de trempe, le polissage révèle le grain de la lame ou hada qui rend visible la superposition des couches d’acier résultant des pliages successifs.
On décrit ainsi un grain droit, masame hada, un grain en veine de bois, itame hada, un grain en forme de ronce, mokume hada, ou un grain courbe, ayasugi hada.

descriptif lame katana

g) Les inscriptions sur la soie

La soie de la lame porte parfois des inscriptions sans que leur absence soit significative. Ces inscriptions précisent le nom du forgeron, le lieu de forge, la date de forge voire de trempe et même parfois le résultat de tests de coupe. Les signatures les plus anciennes se résument au seul nom du forgeron et c’est plus tard que les inscriptions se complètent.

Remarquons que l’absence de signature n’est en aucun cas un signe de mauvaise qualité ; un des forgeron les plus célèbres, Masamune, ne signait pas et déclarait qu’une personne incapable de reconnaître son travail sur pièce était de ce fait indigne de le posséder.
Les inscriptions sont en kanji et on distingue des caractères d’usage général, une série de kanji décrivant les noms de forgerons, d’autre permettant d’indiquer le province d’origine. La datation est réalisée selon deux principes, datation nengo et datation zodiacale.

La datation nengo est basée sur les ères qui ont marqué l’histoire du Japon, un peu moins de deux cent ères entre l’an 999 et 1989. La datation zodiacale utilise une extrapolation du zodiaque chinois et ses douze signes correspondant chacun à une année, un second signe de type ordinal permet de compléter la date par période de soixante ans ; au delà on complète par les ères comme dans la datation nengo.

Le relevé des inscriptions de la soie sur un papier de riz par frottis est dénommé oshigata.

Exemples de signatures, mei en japonais

descriptif lame katana

descriptif lame katana

Termes descriptifs de la monture

La monture du sabre, koshirae, est constituée du fourreau, saya, de la poignée, tsuka et de la garde, tsuba. Fourreau et poignée sont constitués de deux coques de bois de magnolia précisément ajustées.

descriptif lame katana

La tsuka est recouverte de same, peau de raie dont la rugosité permet une tenue en main assurée et évite le glissement de la prise. Par dessus le same, une tresse de soie, ito maki, est torsadée laissant apparaître des losanges de same et un nœud complexe termine le laçage. Certaines montures ne comportent pas de tresse.
Deux ornements ouvragés, les menuki sont insérés entre le same et la tresse, un de chaque coté; l’épaississement qu’ils créent favorise la prise en main. Chaque extrémité de la tsuka est renforcée par une pièce métallique, kashira coté pommeau, et fuchi coté lame.

Menuki, fuchi, kashira, et la garde, tsuba, sont décorés selon le même motif, ce que l’on décrit comme « en suite ». Les pièces garnissant le fourreau sont de même dans le motif de la tsuka.
Ceci n’est bien sur valable que sur les sabres dont la monture n’a pas été remaniée et qui sont beaucoup plus rares.

La tsuba est une garde de forme ronde, ovale, carrée ou plus complexe polylobée; de nombreux styles sont décrits et les formes précisément répertoriées. Elle est montée sur la lame entre la tsuka, coté soie, et une pièce propre au sabre japonais, le habaki, coté lame. Le habaki est un court manchon enserrant la lame à sa base et qui est destiné à absorber les vibrations qu’engendrent les chocs du combat. L’ajustement tsuka, tsuba, habaki est complété par des rondelles oblongues les seppa. La qualité du habaki est souvent indicative de la qualité de la lame dont il est indissociable.

descriptif lame katana

Les finitions du fourreau sont nombreuses, le laque en est une des plus connues.

Le laque désigne un objet recouvert d’une couche protectrice et décorative d’origine végétale tirée de la sève d’un arbuste ; l’arbre à laque, urushi no ki, est appelé sumac dans nos région, la dénomination précise étant rhus vernicifera.

L’arbre est incisé et l’écoulement de sève est recueillit ; cette opération se renouvelle sur quatre années. Selon l’année de récolte et la saison l’arbre fournit une sève de qualité différente.
Convenablement traitée ces sèves permet l’élaboration d’un ensemble de laques dont l’application constitue un art à part entière. Le laque trouve son origine dans la formation d’une couche protectrice pour les bois dans l’atmosphère humide courante au Japon.
Appliqué sur le fourreau des sabres le laque est prétexte à une décoration luxueuse ou au contraire d’une simplicité extatique, mais toujours d’une exceptionnelle esthétique. Il est surprenant d’observer la créativité et le « modernisme » du décors de fourreau de près de cinq cents ans.

D’autres finitions sont retrouvées, dans lesquelles le laque reste néanmoins très souvent présent comme matériaux de cohésion. Certains fourreaux sont ainsi habillés de same poli, de mosaïque de coquille d’œuf ou de morceaux de coquillage nacré.

descriptif lame katana

Exemples de styles de monture

descriptif lame katana

descriptif lame katana

descriptif lame katana

Buke zukuri est la monture la plus fréquemment rencontrée sur le marché des antiquités, car les lames anciennes ont souvent été remontées; le bois du fourreau est en effet souvent entaillé lors du dégainé ou du rengainé et se dégrade donc de ce fait. Dans ce même ordre il est possible de trouver des lames anciennes, koto, remontées comme sabres d’ordonnances de la seconde guerre mondiale.

Si le sabre en shinogi zukuri, apanage du samouraï est l’arme la plus connue du japon médiéval, il faut aussi citer les sabres droits utilisés par les guerriers de l’ombre shinobi, les ninja. De nombreuses autres formes de lames ont également été utilisées longues ou courtes et aux montures variées.

Les lames longues équipaient les lances, yari, soit destinées à la guerre, fortes lames de section triangulaire ou losangique, soit armes de police dont le fer plus complexe permettait de se saisir d’un adversaire en s’accrochant à ses vêtements.

Les lames courtes prennent des formes parfois fort sophistiquées comme les redoutables « étoiles de la mort », shuriken, dont les multiples pointes, empoisonnées, parviennent toujours à écorcher l’adversaire. Très étrange encore, l’éventail de guerre, tessen, dont les branches externes sont d’acier dur apte à parer un coup de sabre et dont les montants sont autant de stylets aiguisés.
Les pointes de flèche sont également de magnifiques réalisations de grande qualité esthétique et d’une exceptionnelle force de pénétration ; il faut ici préciser de plus que les archers japonais sont d’une habileté hors du commun.

L’existence de telles lames n’est pas sans conséquences sur les techniques d’escrime et l’éthique des combattants. Dans l’éternelle confrontation attaque-protection, le katana donne un incontestable avantage à l’attaque; les combats sont ainsi fort sanglants, il y a toujours un mort dans les duels, une fois sur trois les deux adversaires s’occissent mutuellement.

L’escrime japonaise préconise l’attaque dans un engagement où l’intuition doit laisser s’exprimer les techniques issues de l’entraînement, il y a peu de blocages ou de parades défensives. De ce fait la vigilance est primordiale avec des corollaires très surprenants pour l’occidental, ainsi attaquer par derrière n’a rien de déshonorant, être surpris est une faute que l’on paye de sa vie en cette occurrence.
De même le combat peut commencer sans préambule; la monture buke zukuri où le sabre est porté à la ceinture, tranchant vers le haut, permet de dégainer et de tuer dans le même geste. Ces techniques sont connues comme iaï-jutsu et ce selon de fort nombreuses écoles à l’enseignement parfois très confidentiel.
Iaï de iru et au, aller et se rencontrer, c’est arriver à se rencontrer soit même, le gnothi séauton de la Grèce antique.

L’entraînement ken-jutsu, la technique du sabre, ou iaï-jutsu a ainsi une forte imprégnation mentale et de même que pour d’autre pratiques guerrières au Japon en sont nés des arts martiaux, kendo ou iaïdo. Cet entraînement qui incidemment permet de maîtriser l’aspect technique du combat, est destiné à en dépasser la fureur combative, et recherche la sérénité dans cette occurrence vitale.

Ultime vérité pour une lame, la coupe réelle, pratiquée maintenant sur des pailles humides, met en évidence l’exceptionnelle qualité du tranchant du katana.
Le battodo enseigne comment réaliser cette coupe.

Pour conclure il ne faut pas oublier que la lame acquise à prix d’argent a été l’honneur d’hommes fiers aujourd’hui disparus, qu’elle a probablement pris la vie d’autres hommes et qu’elle doit être à ces titres respectée.

Le collectionneur ne doit pas non plus oublier n’être que le dépositaire temporaire d’une oeuvre et que son devoir est de la préserver pour la transmettre intacte. Eviter en particulier tout nettoyage intempestif de la lame, laisser en l’état est un moindre mal. Attention néanmoins à la rouille, protéger avec de l’huile japonaise spéciale. Un mélange de 2/3 d’huile d’amande douce et de 1/3 d’huile de clous de girofle, achetées en pharmacie, est un pis aller correct.

Article et illustrations de F. van de Walle

A lire sur ce sujet : Histoire du katana, sabre du samourai

ou découvrir le polissage du sabre

Introduction à la lecture du kojiki

27 mars 2019 dans Culture

Kojiki - Chronique des choses anciennesEtude et texte de M. Morvan

Le Kojiki parut au Japon au VIIIe siècle. Mais précisons que les récits et légendes qu’il regroupe remontent eux à la période allant du IVe au VIe siècle. Nous devons cette publication à l’empereur Temmu (règne de 673-686) qui ému des travestissements subis par les traditions et les généalogies a chargé l’un des ses subordonnés, Hieda-no-Are de faire le tri parmi celles-ci. Il acheva ce travail sous le règne de l’impératrice Gemmyô (règne de 662-722). Et l’impératrice en eut connaissance le 28 janvier 712.

Ce recueil se compose de trois parties

La première partie se situe à l’époque de la genèse, de la naissance des îles du Japon et de la descente sur la terre des divinités, qui sont considérées comme les ancêtres de la famille impériale.
La deuxième partie va du règne du premier empereur Jimmu jusqu’à celui de l’empereur Ojin.
La dernière partie s’achève à l’époque de son auteur.

Il s’agit d’un ouvrage shintoïste. Pour les spécialistes, c’est un outil de travail important pour connaître cette religion distincte du bouddhisme introduit plus tardivement au Japon (à partir du Ve siècle). Associé à un rituel autour de la culture du riz, le Kojiki instruit d’éléments importants de la tradition japonaise et de la place que la nature dans le shintoïsme. Des puissances naturelles comme l’eau, les volcans, les rochers, sont les vecteurs indissociables de l’énergie du monde et de la fragilité de tout ce qui est soumis au temps et le panthéon des divinités shintô qui comprend 800 myriades de kami est indissociable de la nature. Elle est le lieu de séjour de ces divinités.

Le Kojiki initie à une vision complexe et diversifiée du Japon articulé sur ses croyances et ses mythes. Urabe Kanefumi en a été le premier commentateur. Son travail intitulé “Kojiki Uragaki” a été publié en 1273. Ce faisant, il a inauguré une tradition d’interprétation sur ce texte qui s’est poursuivie jusqu’à nous et qui a été marquée par des principes de lecture divergents. Si pour Arai Hakuseki (mort en 1725), les récits qui le composent sont véridiques, cette thèse ne fait pas l’unanimité. Elle a notamment été partiellement contestée par Tsuda Sôkichi (1873-1962) qui apporta la preuve que certaines légendes ne renvoyaient à aucun fait historique.
Mais ce qui retient particulièrement l’attention du lecteur est le traitement du nom, voire des noms dans ces récits. Même si le Kojiki n’est pas la seule cosmogonie à nommer les divinités, le nom, le fait de nommer en est une des pierres angulaires. À partir du nom, bien des axes importants du recueil se dessinent.

Généalogie et nom

Le Kojiki est un recueil de récits qui s’inscrit, tout à la fois, dans la tradition des cosmogonies et des théogonies. Comme dans la théogonie d’Hésiode, on assiste à la naissance des dieux et leur généalogie fait l’objet d’une exposition qui suit l’ordre des naissances. Comme dans les cosmogonies, la naissance du monde fait l’objet d’un récit. Mais dans le Kojiki, l’accent est avant tout mis sur la formation de l’archipel japonais. Cette particularité n’affecte en rien ce qui l’affilie à ces deux genres littéraires puisqu’il répond également à la question du commencement. Comment le monde est-il apparu ? À quels phénomènes attribuer la naissance du Japon ? À quelles puissances la doit-on ? Quels liens existent-ils entre les puissances de la nature, les Dieux et les hommes ?

Les premiers récits sont importants car ils traitent également de l’origine du monde. Ils jettent les bases de la tradition shintoïste à partir du geste divin qui a présidé au commencement de toutes choses : commencement qui est la conjonction des puissances divines et des puissances naturelles. Les premières naissances des divinités sont associées au commencement du ciel et de la terre. Mais ces deux parties du monde restèrent, dans un premier temps, sans rapport l’une avec l’autre. Les divinités qui naquirent en premier étaient célestes. Il y eut d’abord dans la Haute Plaine du Ciel, Kami-Maître-du-Centre-Auguste-du-ciel, puis Kami-de-la-Haute-Production-Auguste et ensuite Kami-des-Naissances-Divines. Elles se “se manifestèrent en divinités célibataires et dérobèrent leur corps aux regards”.1

D’autres dieux suivirent alors que la terre récemment apparue était comme une “tâche d’huile flottante” : Kami-Prince-Plaisant-Pousse-de-Roseau et Kami-Résidant-Eternellement-dans-le-Ciel. Et il en fut ainsi jusqu’au couple Izanaki-no-Kami et son épouse Izanami-non-Kami. Ce couple boucle ce que l’on appelle “les sept générations mythiques” formées de cinq couples divins et de deux divinités célibataires, Kami-Résidant-Eternellement-sur-la-Terre puis Kami-Champ-de-Nuages-Luxuriant. Les dieux célibataires sont considérés comme formant chacun une génération. Et ce récit se poursuit en mettant l’accent sur les divinités Izanaki-no-Mikoto et Izanami-no-Mikoto. Elles furent envoyées vers « la terre voguante » pour la réparer et la consolider, ce qu’ils firent en donnant naissance à des enfants, des îles, des provinces et des kami.

Et tout au long de ce récit qui se poursuit jusqu’au règne de l’impératrice Suiko (morte le 15 mars 1628), des noms jalonnent cette succession ordonnée de naissances ou de formations, aboutissant à une myriade de noms, ce qui n’a pas d’équivalent dans la théogonie d’Hésiode. Pris dans cette profusion, le nom sert, généralement, à différencier les différents territoires et les divinités entre elles et à les inscrire dans le fil des générations.

Cette relation particulièrement forte entre le nom, la formation, la création et la différenciation est perceptible dès les premières lignes du Kojiki et tend à s’accentuer dans la suite du récit. Elle est manifeste lors de toutes les étapes de cette création qui se poursuit jusqu’à l’apparition des premières dynasties impériales. Les îles et les provinces auxquelles les dieux donnent naissance sont nommées, y compris celles qui ne comptent pas parmi les enfants, comme l’île d’Awa (frêle). L’île Aux-Deux-Noms-en-Iyo a quatre visages qui reçurent chacun un nom : Princesse-Charmante pour la province d’Iyo, Princesse-Âme-du-Riz pour la province de Sanuki, Princesse-de-la-Nourriture pour la province d’Awa et Seigneur-de-Bravoure pour la province de Tosa.

Les kami ont tous au moins un nom et ce nom est indicatif de leur divinité. Leur nom comporte généralement le mot kami. Les divinités Izanaki-no-Mikoto et Izanami-no-Mikoto ne sont pas une exception à cette composition du nom. En effet, le mot mikoto qui, à l’origine signifiait “ordre, décret de la part des suzerains”, fut utilisé, par la suite, pour désigner les divinités. Et il équivalait au mot kami. Ces deux divinités portent dans leur nom l’empreinte du premier sens : “ordonner”. Rappelons que c’est suite à un ordre donné par les kami célestes qu’elles se sont chargées de la consolidation de la terre. Mais cette particularité n’en fait pas des dieux marginaux. Leurs enfants ont tous des noms qui rappellent leur statut de kami. Ainsi en est-il de Kami-Masculin-aux-Multiples-Choses, de Kami-Prince-Rocher-et-Terre et de Kami-Princesse-Rocher-et-Terre. Et de Kami-Prince-Libéré-Fougueux et Kami-Princesse-Libérée-Fougueuse, son épouse. Eux-mêmes eurent des enfants. Et ainsi de suite jusqu’au règne du premier empereur. Le premier empereur cité est l’empereur Jimmu. Il inaugure les dynasties d’empereurs qui se terminent par l’évocation de l’impératrice Suikô. L’empereur Jimmu s’appelle aussi Majesté-Prince-Iware-du-Yamato-Sacré et est affilié à la Divinité Marine, Princesse-Ame-Luxure par le fils de cette déesse, Prince-Autel-Celeste-Héros-sur-la-Plage-Majesté-Né-avant-la-Couverture-en-Ailes-de-Cormorans-du-Pavillon. Du premier nom cité au dernier, les naissances se succèdent. Mais ces noms, sans les histoires dont ils sont le support, paraissent sans épaisseur.

Généalogie et histoire

Les histoires ne manquent pas dans cette myriade de divinités qui composent la généalogie du Kojiki : histoires qui sont autant des histoires de fondation, de rencontres, d’amour, de naissance, d’accouplement ou de conflit établissant des ponts entre les dieux et les hommes.

L’histoire d’Izanaki-no-Mikoto est, sur ce point, assez exemplaire. Chargé avec Izanami-no-Mikoto de « réparer, de consolider cette terre voguante »2, ils se retrouvèrent embarqués dans une histoire plutôt mouvementée. Ces deux kami sont, en effet, à l’origine de la naissance de l’île d’Onogoro (Onogoro : solidifiée d’elle-même) et ils y descendirent, quittant ainsi le pont flottant du ciel, pour y ériger un pavillon de huit toises. Pour donner naissance à la terre, il se mirent à tourner autour de l’Auguste Pilier Céleste, ce qu’ils firent mais ils ne furent pas satisfaits des enfants qu’ils conçurent car ils leur parurent imparfaits. Hiruko (Sangsue) fut abandonné : ils le laissèrent dériver sur un esquif de roseaux. Puis ils décidèrent de consulter les kami célestes pour connaître la raison de l’imperfection de leur progéniture. Les dieux purent, grâce à une divination, mettre ainsi en cause le rituel qu’ils avaient adopté avant de s’accoupler : « Ce n’était pas bien que la femme parle la première. Retournez. Descendez et répétez tout ». Ils répétèrent donc le même rituel amoureux mais cette fois, ils le firent en n’inversant pas les rôles et ils donnèrent naissance à huit grandes îles, parmi lesquelles l’île d’Iki ou l’île Tsu. Puis naquirent notamment l’île d’O et des kami comme Kami-Masculin-aux-Multiples-Choses. Au total, ce couple de kami enfanta 14 îles et 35 kami.

Mais le dernier accouchement de la déesse lui fut fatal puisqu’en mettant au monde son dernier fils Kami-Esprit-de-la-Lumière-du-Feu, Izanami-no-Mikoto eut ses organes féminins brûlés. Pendant sa maladie, elle mit au monde, notamment, par ses vomissures Kami-Prince-de-la-Mine et Kami-Princesse-de-la-Mine. Quand elle mourut, son mari fut plongé dans une grande affliction. Et comme il ne put se résoudre à la perdre, il s’en prit à leur fils Kami-Esprit-de-la-Lumière et lui trancha le cou, faisant jaillir des kami des différents endroits de l’arme utilisée pour son crime et du sang qui tacha le tranchant, la garde et la poignée de l’épée. Puis décidé à se rendre aux enfers pour y revoir son épouse et la faire revenir pour qu’ils puissent achever leur tâche, il apprit qu’il était arrivé trop tard, car elle aurait déjà absorbé le repas préparé dans le chaudron des Enfers 3. Elle préféra alors demander aux kami des Enfers ce qui était encore possible pour eux. Elle insista pour qu’il ne la regarde pas. Comme l’attente lui parut longue, il fit de la lumière ; mais la vue du corps de sa femme le remplit de terreur, car son corps était rempli de vers grouillants, suite à quoi il prit la fuite. Il fut alors poursuivi par les femelles répugnantes des Enfers que son épouse avait lancées à ses trousses ; mais il put leur échapper grâce à sa coiffure noire qu’il jeta et qui fit naître du raisin que ses assaillants mangèrent. Puis pour freiner à nouveau leur poursuite, il leur lança son grand peigne, d’où sortirent des pousses de bambou. Et pour combattre les huit kami du tonnerre nés en parasitant le corps de son épouse et les Mille cinq cent kami qu’elle lança aussi derrière lui, il tira son épée longue de dix poings. Mais ce n’est qu’aux confins des Enfers qu’il put définitivement s’en libérer. Il jeta sur eux trois fruits d’un pêcher. Et pour finir, il put arrêter la course de son épouse qui avait rejoint les assaillants, grâce à rocher, qui lui permit de fermer la frontière 4. Et il put avoir le dessus quand son épouse lui dit qu’elle ferait mourir 1000 personnes par jour parmi les gens de son pays, vu que lui assurerait 1500 maternités.

Mais son histoire ne s’arrête pas là. Pour se purifier de son séjour aux Enfers, il se rendit à Ahakibara, sur la rive du petit détroit Tachibana dans la province Himuka de Tsukushi pour y faire ses ablutions. Des kami naquirent des objets qu’il laissa sur la rive : Kami-du-Long-chemin de sa ceinture,…, et Kami-Esprit-du-Grand-Malheur de ses ablutions. Les souillures laissées par son séjour aux Enfers (Pays-Sale) expliquent cette naissance. Mais pour corriger ces malheurs naquirent Kami-de-la-Correction-Merveilleuse, Kami-de-la-Grande-Correction et Kami-Féminine-Solennelle. Puis il en naquit également de ses ablutions au fond de l’eau. En lavant des yeux et son nez, il donna naissance à trois grands kami entre lesquels il partagea le gouvernement. Grande-Auguste-Kami-Illuminant-du-Ciel (issu de son œil gauche) se vit confier la Haute-Pleine-du-Ciel et Majesté-Comptable-des-Lunes (issu de son œil droit) le domaine de la nuit. Majesté-Masculin-Puissant-Rapide-Impétueux (issu du nez) se vit attribuer le domaine de la mer.

D’autres histoires mouvementées se greffent sur ces trois divinités qui poursuivirent la tâche de création de kami et de l’édification de la terre. Et il en fût ainsi jusqu’au premier empereur, l’empereur Jimmu et même jusqu’à l’impératrice Suiko qui est la dernière à être nommée dans le Kojiki. S’explique ainsi l’origine des cultures et des traditions devenues ancestrales au Japon. De Kami-Princesse-de-la-Nourriture jaillit les cinq céréales, après que Majesté-Puissant-Rapide la tua, suite à une méprise. Le ver à soie sortit de sa tête, les semences du riz de ses yeux, le millet de ses oreilles, les haricots rouges de son nez, le blé de son sexe et les haricots de son fondement. Majesté-Koyane-du-Ciel que Grande-Auguste-Kami-Illuminant-du-Ciel fit descendre du ciel est considéré comme étant l’ancêtre des conseillers « Nakatomi ». Tel est le nom de la famille chargée des affaires shintôistes auprès du gouvernement, Nakatomi signifiant que l’on est un intermédiaire entre les dieux et les hommes. C’est, pendant le règne de Majesté-Homudawake (l’empereur Ôjin), que furent fondées les tribus de la mer, de la montagne et les tribus gardiennes de la montagne ou d’Ise. Et dans ces récits, le nom est important, notamment comme support de mémoires, d’évocations ou de significations.

Nom, signification et mémoire

Les noms n’ont donc rien d’hasardeux dans toute cette généalogie. Ils ne servent pas à désigner simplement le kami, l’île ou la province qui leur sont associés, comme par ajout. Le nom n’est pas indiqué après la naissance du kami. Il est donné simultanément à son acte de naissance. Quand Kami-Prince-Libéré-Fougueux et son épouse Kami-Princesse-Libérée-Fougueuse donnèrent naissance à des kami, après l’avoir été eux-mêmes d’Izanaki-no-Mikoto et d’Izanami-no-Mikoto, leur progéniture est nommée en même temps. Ainsi est-il précisé qu’ils donnèrent le jour à Kami-Bulle-Calme, Kami-Bulle-Voguante, Kami-Surface-Calme-de-l’Eau, Kami-Surface-Agitée-de-l’Eau, Kami-Partageant-les-Eaux-Terrestres, etc. S’il en est ainsi, c’est parce que ces noms sont profondément liés à des caractéristiques de leurs géniteurs. En effet, ce couple est en rapport avec l’eau. Kami-Prince-Libéré-Fougueux avait la charge des fleuves et son épouse, celle des mers. La même remarque s’impose pour les kami issus d’objets comme ceux qui ont jailli de l’épée utilisée par Izanaki-no-Mikoto. Les kami issus du tranchant de l’épée sont Kami-Tranchant-la-Roche, Kami-Tranchant-la-Racine et Kami-Masculin-Conduite-de-Pierre. Le sang qui tacha le tranchant de l’épée éclaboussa en effet les nombreuses pierres alentour. Ces relations ne sont pas systématiques mais nombreuses sont celles qui établissent une relation entre le nom, la naissance et les circonstances qui y ont présidé. Le nom, il est vrai, renvoie souvent à des circonstances ou à des événements, connotant ainsi des phénomènes plutôt que des essences.

C’est pourquoi si l’endroit où Majesté-Masculin-Puissant-Rapide a été appelé Suga, après sa victoire sur le boa qui lui valut de pouvoir se marier avec Princesse-Peigne-Rizière, ce n’est pas suite à un choix arbitraire. En effet, quand il arriva sur les lieux, il déclara qu’ici il se sentait serein. Le nom ici scelle une relation de concordance entre un lieu et un état psychique. C’est encore une concordance entre un nom et une fonction qui s’observe chez Ashi-na-Zuchi. Il s’agit d’un kami qu’il aurait mandé pour s’occuper de l’intendance de son palais et suite à cette nomination, il l’aurait appelé Chef-du-Palais-Rizière-Yami-Yatsumimi-de-Suga.

Mais quand plusieurs noms sont donnés à un même kami, peut-on toujours penser qu’il y a entre les différents noms une concordance ? Qu’en est-il de Kami-Maître-de-la-Grande-Province, appelé également Kami-Grand-Nom-Muji, Kami-Laid-du-Champ-de-Roseaux, Kami-Huit-Mille-Hallebardes ou Kami-Ame-d’Ici-Bas. Cinq noms au total pour ce kami. Tout comme pour le fils qu’il eut avec Princesse-Yagami, Kami-Cœur-d’Arbre appelé aussi Kami-le-Puits. La relation entre ses noms ne va de soi. Concernant son fils, les spécialistes n’ont pu établir de rapport entre les deux noms.

Mais comme au sujet de Kami-Maître-de-la-Grande province, les récits sont abondants, ils permettent de mieux mesurer ces rapports, même si les relations entre les noms laissent subsister certaines obscurités. Les récits qui restituent son histoire utilisent toujours l’un de ses noms, tant et si bien que d’un récit à l’autre, le nom change, même si l’histoire observe un semblant de continuité chronologique. Dans l’histoire intitulé le Lapin blanc d’Inaba, il est d’abord appelé Kami-Maître-de-la-Grande-Province. Ses demi-frères kami désireux de se rendre dans la province d’Inaba, pour épouser la princesse Yagami, lui aurait abandonné leurs droits sur le pays. Mais au moment du départ, ils le prirent avec eux comme servant et, à ce moment charnière du récit, il est appelé par le nom qui intervient en deuxième position dans la généalogie. C’est donc Kami-Grand-Nom-Muji qui entreprend ce voyage, à la suite de ces frères. C’est lui qui permet à ce lapin de retrouver à nouveau son pelage qui l’informe de son succès futur auprès de la princesse et de l’infortune des autres kami.

Mais ces frères furieux de son succès, auprès de la princesse, le tuent. Ils y parvinrent, mais il fut ressuscité, grâce à sa Majesté Mère aidée en cela de Majesté-des-Naissances-Divines qui lui envoya Princesse-Palourde et Princesse-Clovisse. Il revint ainsi sous les traits d’un magnifique jeune homme. Ses frères le tuèrent à nouveau. Grâce à une autre intervention de sa mère, il en réchappa à nouveau et il put grâce à l’aide de Kami-Prince-Oya échapper à ses frères. Ce prince le sauva de la flèche meurtrière des kami en le faisant passer par les branches d’un arbre ; puis, il se rendit chez Majesté-Masculin-Puissant où il est d’abord appelé Laid-du-Champ-de-Roseaux. C’est ainsi qu’il est nommé après que Princesse-Avance qui vient de s’unir à lui l’introduit auprès de son père. Elle l’aide à surmonter des épreuves puis quand lui et la princesse commencent à avoir le dessus, il est appelé à nouveau Kami-Grand-Nom-Muji et c’est ainsi nommé qu’avec la princesse sur son dos, il fuit la maison de son père, après avoir attaché les cheveux de ce dernier à la poutre faîtière de la chambre, et dérobé ses armes, le grand sabre vif et les arcs et flèches vifs ainsi que son koto céleste servant aux oracles. Puis rattrapés par ce dernier, ils l’entendirent leur dire ce qu’ils devaient faire. Il dit à l’un qu’il devait devenir Kami-Maître-de-la-Grande-Province mais aussi Kami-Ame-d’Ici-Bas. Il lui dit aussi qu’il devait vaincre ses demi-frères avec ses armes et à sa fille, il enjoignit de construire au pied du mont Ukano un palais à grands piliers sur un rocher souterrain et de lui donner un toit jusqu’au ciel. Il aurait épousé également Princesse Yagami et c’est sous le nom de Kami-Huit-Mille-Hallebardes qu’il serait devenu l’époux de Princesse-Nunakawa. Et sous le nom de Kami-Maître-de-la-Grande-Province, il a eu des enfants de Majesté-Princesse-Brume et un seul de princesse-Fléche-Bouclier-Divins. Puis il est question de sa rencontre avec Kami-Prince-Nain, fils de Kami-des-Naissances-Divines. Mais d’abord, il ne put en savoir le nom. Il l’apprit de la bouche de Prince-S’Emiettant et quand la mère de Kami-Prince-Nain lui dit qu’ils pourraient devenir frères et profiter de cette union pour renforcer le pays ; il est, quand elle lui fait part de ce projet, Majesté-Laid-du-Champ-de-Roseaux, puis quand cette association prend forme, il est Grand-Nom-Muji. Mais après le départ de cet allié, il se retrouva seul et c’est Kami-Maître-de-la-Grande-Province qui se demande comment former le pays. Et s’il le put, c’est grâce à l’aide d’un autre kami dont le siège est au mont Mimoro. Ces différents emplois ne sont pas laissés au hasard.

Le Kojiki n’est pas simplement un recueil de récits, de légendes, servant au délassement et au divertissement de l’esprit. Il est impliqué dans l’histoire politique et religieuse du Japon.

La thématique du nom s’inscrit et se développe d’ailleurs dans cette double articulation. Le nom qui est à la croisée du ciel et de la terre, du Japon et du monde, des dieux et des hommes, des histoires et des tradition est apparenté à l’apparition et au jaillissement des choses. Jamais réductible à un instrument de désignation, il est le support des mémoires, histoires et évocations que le kojiki aborde dans leur aspect phénoménal et processuel sans rien dire, dans un sens ou dans un autre, sur leur aspect essentiel.

Etude et texte de M. Morvan

Notes

1 Masumi et Maryse Shibata (trad.), Kojiki, Chroniques des choses anciennes, Paris, Maisonneuve et Larose,1997, p. 63. retour
2 Ibid., p. 65. retour
3 On pensait qu’une fois ce repas absorbé, il était impossible de revenir parmi les vivants. retour
4 On croyait que les pierres avait pour vertu de protéger contre les mauvais esprits. retour

Histoire du katana, sabre du samourai

18 mars 2019 dans Culture

The Sword is the Soul of the Samouraï.
As among flowers the cherry is queen, so among men the samuraï is lord.
Bushido is the Soul of Japan.

Inazo Nitobe

1974, Philippines.
Les journalistes assaillent de questions le sous-lieutenant Hiroo Onoda :
« Si vous n’aviez pas reçu l’ordre de reddition de la personne même du commandant Taniguchi, combien de temps encore seriez-vous resté ( en guerre ) à Lubang ? »
« Jusqu’à la fin de ma vie. »

Lorsqu’Amaterasu, la déesse du soleil, sort de son refuge souterrain, curieuse du reflet d’un miroir, elle est parée d’un bijou, mais elle arbore également un sabre.
Trouvé dans la queue d’un dragon décapité par son frère, il est appelé sabre précieux rassembleur des nuages, ama no murakumo no hoken.
Ces parures, Tama le joyau, symbole du soleil, Kagami le miroir, symbole de la lune, et Ken le sabre, symbole de la foudre divine, sont aujourd’hui encore les attributs impériaux, et sont honorés comme des divinités dans le culte shintô.

L’arme blanche

Les armes tranchantes tenues en main par une poignée ont dû se développer à partir des bâtons pointus durcis au feu et des haches de pierre ; les outils de chasse probablement avant les armes proprement dites. Les lames de pierres, silex ou obsidienne sont courtes et montées en poignard. Les lames longues apparaissent vers 3000 avant J.C à l’âge du bronze. Avec l’âge du fer s’ouvre la voie complexe des aciers qui aboutit aux lames mythiques.

Pour être meurtrière au combat une lame doit couper ou percer le corps de l’adversaire, au travers de ses vêtements, idéalement au travers même d’une protection. Ceci requiert un tranchant et une pointe d’une grande finesse et seul un métal très dur peut acquérir et conserver une telle caractéristique vulnérante. Malheureusement cette dureté s’accompagne d’une fragilité certaine au choc et une lame aiguë risque ainsi de se briser alors même qu’au cours d’un combat les chocs de parade sont violents. Une lame de métal souple ne risque pas de se casser mais elle peut se tordre et ne conserve pas longtemps son aiguisage.

Le fer est présent dans la nature sous forme d’oxyde, la première phase de purification est une réduction au sein d’une combustion carbonée. Le fer en fusion et le carbone résiduel s’organisent suivant le taux de carbone et la température en diverses structures cristallines ou phases : austénite, pearlite, ferrite et cémentite. Lorsque l’austénite est refroidie rapidement elle se fige dans une structure dite martensite qui est la forme la plus dure de l’acier.

L’association d’acier dur et d’acier souple, en feuilles ou en brins, au sein d’une même lame permet de bénéficier des avantages combinés de ces deux caractères. La trempe qui consiste à refroidir rapidement l’acier force la cristallisation en martensite. Ces techniques associées ont donné en occident les épées légendaires Excalibur, Joyeuse ou Durandal.
Il est curieux de constater que ces techniques élaborées de forge, regroupées sous le terme générique de damassage, sont apparues indépendamment et à des périodes différentes dans trois zones géographiques.

En Europe, aux Vième et VIième siècles avant J.C, les celtes réalisent un damas feuilleté, mais les plus belles productions occidentales datent du IIIième siècle, avec les épées germaniques de damas torsadé.
Le damas disparaît ensuite vers le XIIième pour réapparaître au XVIIIième siècle, c’est à cette époque que sont inventées les techniques occidentales modernes.

Au Proche-Orient et Moyen-Orient, après avoir longtemps utilisé du damas d’importation, les arabes travaillent le véritable « Damas » vers le XIième siècle. D’origine Indienne celui-ci est produit par « cristallisation », quoique cela signifie, car cette technique se perd au XIXième siècle.

En Extrême-Orient, essentiellement au Japon, vers le VIème siècle, apparaît un damas feuilleté particulier constitué de multiples couches d’une extrême finesse.

Nihonto, le sabre japonais

La forme propre du sabre japonais n’apparaît qu’au Xième siècle, durant la période Heian (794-1185), lorsque les échanges culturels avec la Chine s’estompent.
On ordonne chronologiquement les évolutions du sabre en cinq types.

Les sabres antiques, chokuto ou ken

Ces armes sont dues essentiellement à des forgerons chinois ou coréens avant que ne se développent les techniques de forges proprement japonaises.
La forme en est droite et l’épaisseur de la lame leur donne parfois un aspect massif.

Ce sont d’abord des armes à deux tranchants dites moroha zukuri, puis des lames à un tranchant et aux faces lisses, dites hira zukuri, dont la dernière évolution est une lame à un tranchant, épaissie par une arête longitudinale, le shinogi, et dénommées kiriha zukuri.

Sabre

Faites d’acier ces lames ne sont généralement pas trempées ; la difficulté de réaliser un tranchant aigu tout en conservant une bonne rigidité est probablement à l’origine du shinogi.
Les lames à un tranchant prédisposant à une escrime de taille asymétrique, la forme de celles-ci évolue naturellement vers une arme courbe qui sera désormais conservée.

Les sabres anciens, koto (900-1596)

La forme courbe à tranchant unique en shinogi zukuri apparaît donc dans la seconde partie de la période Heian. La lame se prolonge par une soie permettant de monter une poignée ; cette poignée est longue, prévue pour une tenue à deux mains. Ces caractères n’évolueront plus et figent une escrime particulière, essentiellement de taille mais permettant des frappes d’estoc remontantes.

La lame koto s’étrécit de la soie à la pointe d’environ la moitié de sa largeur, la courbure très prononcée du coté de la soie, ne se continue pas vers la pointe et le dernier tiers de la lame est presque rectiligne. A cette époque dont beauté et élégance sont une marque distinctive, la qualité de l’acier revêt une importance considérable.

Le bushi est alors « l’homme du cheval et de l’arc » et la longueur et la monture du sabre sont adaptées aux combats équestres. Ce sont donc d’abord des lames longues de l’ordre de quatre-vingts centimètres montée dans un fourreau attaché à la ceinture par deux anneaux de bélière; le tranchant étant dirigé vers le bas. Cette monture dite tachi est particulièrement adaptée au combat à cheval mais permet également l’affrontement à pied.

La fin de la période Heian voit les affrontement entre clan rivaux, Minamoto et Taïra; après la bataille navale de Dan-no-Ura (1185), le premier gouvernement samouraï s’établit à Kamakura (1185-1392). Un siècle de paix difficile est imposé aux clans féodaux et aux monastères. C’est une époque de réflexions et de perfectionnements qui exacerbe la beauté raffinée du sabre mais aussi confirme sa robustesse.

En 1274 une tentative d’invasion par les mongols de Kubilaï Khan confronte défavorablement les cavaliers japonais et leurs sabres aux fantassins chinois équipés de cottes de cuir bouilli. Le grand arc japonais n’a pas la moitié de la portée des petits arc mongols, un typhon seul évite la défaite japonaise. Sept ans plus tard une seconde tentative de débarquement est de même anéantie par les vents divins, kami-kazé.

Ces épreuves ont modifié les idées stratégiques et part tant le sabre évolue ; il devient l’arme principale, s’allonge et la courbure se prolonge jusqu’à la pointe. D’autre part le combat s’envisage désormais plutôt à pied qu’à cheval.

L’ère Yoshino (1333-1393) prépare les désordres ultérieurs, l’agressivité forte se ressent dans la tailles des sabres qui s’allongent à un mètre, voire un mètre-vingt de long. La monture tachi portée à la ceinture n’est alors plus adaptée et il devient courant de porter le sabre en travers du dos, selon la monture dite seoi tachi. Malheureusement très peu de ces grandes lames ont été conservées à leur longueur d’origine.

« L’âge des guerres », la période Muromachi (1392-1477) oppose de vastes armées de samouraïs et d’une sorte de conscrit, les ashigarus, ou fantassins légers, armés de lances. Le combat à cheval n’est plus réaliste et le sabre se raccourcit pour s’adapter à la mêlée. La monture est maintenant le katana et la lame mesure environ soixante-dix centimètres ; il est porté passé dans la ceinture, tranchant vers le haut, ce qui permet de porter un coup efficace directement, sans armé intermédiaire du sabre. Associé à un sabre court, le wakizashi, le katana forme une paire dite daisho, apanage exclusif du samouraï.

En 1543 trois fusils à silex sont trouvés à bord d’un navire portugais qui a abordé l’île de Tanegashima, reproduits à de nombreux exemplaires, ces armes nouvelles, quoique fort mal considérées modifieront considérablement les stratégies militaires.

Il faut ici préciser qu’une production artisanale de très grande qualité et anoblie d’une forte empreinte mystique, perdurant sur près de sept siècles n’a pu s’appauvrir dans l’uniformité. Les forgerons entièrement dévoués à leur art, l’ont confortés en des styles propres qui ont donné naissance aux Cinq Ecoles : Bizen, Yamashiro, Yamato, Soshu et Mino représentant quatre-vingts pour cent de la production de cette époque. Chaque école a ses dissidences et certains maîtres forgerons n’ont pas d’élèves ; reconnaître l’origine exacte d’un sabre est ainsi affaire de spécialiste, d’autant que la signature n’est pas obligée.

Les nouveaux sabres, shintô (1596-1800)

La fin de la période Muromachi est relativement stable, puis en 1603 Tokugawa Ieyasu devient shogun et s’est le début de l’ère Edo (1603-1867). Afin de préserver la paix civile, de nombreux sabres anciens sont raccourcis selon un édit qui limite leur longueur à quatre-vingts centimètres; nombre de lames anciennes sont dissimulées et perdues.

En cette époque de paix les samouraï s’appauvrissent, il ne leur est plus possible de faire forger des lames de qualité ; les marchands prennent de l’importance dans la société et obtiennent même le droit de porter le sabre court, le wakizashi.

Les techniques particulières des Cinq Ecoles sont perdues tandis que la forge est pratiquée maintenant dans presque chaque centre urbain. La lame longue mesure environ soixante-dix centimètre, s’épaissit et le centre de la courbure se déplace vers le milieu de la lame.

L’accent est mis sur l’aspect esthétique au détriment des qualités d’utilisation en combat. Le sabre est considéré maintenant comme un objet d’art.

Plus de la moitié des lames actuellement existantes date de cette période.

Les nouveaux nouveaux sabres, shin shinto (1800-1876)

Un mouvement de renouveau permet de retrouver les techniques anciennes des Cinq Ecoles et la forge des sabres s’essaye à imiter la période koto. Il est courant de reproduire certaines lames anciennes célèbres tant dans leur forme et que dans leurs qualités combattantes, ce d’autant que certaines méthodes produisent un état de surface dont l’aspect est comparable à celui de lames anciennes.

Néanmoins la forme propre de cette période est une lame certes moins épaisse que la lame shinto mais plus lourde que la lame koto, et dont le centre de courbure est maintenant plus proche de la pointe que de la poignée et qui s’étrécit peu.

Les sabres récents, gendaito

En 1876 sous l’ère Meiji (1868-1912), le port du sabre est interdit et si la production diminue considérablement, la tradition est néanmoins préservée.

La période Showa (1926-1989) et la seconde guerre mondiale voient une production massive et industrielle de sabres de qualité médiocre qui ne sont que de pâles imitations du katana. Par contre certaines lames de cette époque ont été réellement forgées par de vrais maîtres et sont de grande qualité.

Le gouvernement japonais, décidé à sauvegarder la forte identité culturelle sise au sein de la forge traditionnelle a institué les Trésors Nationaux Vivants, maîtres dans leurs disciplines. Une subvention gouvernementale leurs permet de se consacrer exclusivement à leur art et d’assurer la pérennité d’une technique unique.

Article de F. van de Walle
Photos : wikimedia

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