Kojiki - Chronique des choses anciennesEtude et texte de M. Morvan

Le Kojiki parut au Japon au VIIIe siècle. Mais précisons que les récits et légendes qu’il regroupe remontent eux à la période allant du IVe au VIe siècle. Nous devons cette publication à l’empereur Temmu (règne de 673-686) qui ému des travestissements subis par les traditions et les généalogies a chargé l’un des ses subordonnés, Hieda-no-Are de faire le tri parmi celles-ci. Il acheva ce travail sous le règne de l’impératrice Gemmyô (règne de 662-722). Et l’impératrice en eut connaissance le 28 janvier 712.

Ce recueil se compose de trois parties

La première partie se situe à l’époque de la genèse, de la naissance des îles du Japon et de la descente sur la terre des divinités, qui sont considérées comme les ancêtres de la famille impériale.
La deuxième partie va du règne du premier empereur Jimmu jusqu’à celui de l’empereur Ojin.
La dernière partie s’achève à l’époque de son auteur.

Il s’agit d’un ouvrage shintoïste. Pour les spécialistes, c’est un outil de travail important pour connaître cette religion distincte du bouddhisme introduit plus tardivement au Japon (à partir du Ve siècle). Associé à un rituel autour de la culture du riz, le Kojiki instruit d’éléments importants de la tradition japonaise et de la place que la nature dans le shintoïsme. Des puissances naturelles comme l’eau, les volcans, les rochers, sont les vecteurs indissociables de l’énergie du monde et de la fragilité de tout ce qui est soumis au temps et le panthéon des divinités shintô qui comprend 800 myriades de kami est indissociable de la nature. Elle est le lieu de séjour de ces divinités.

Le Kojiki initie à une vision complexe et diversifiée du Japon articulé sur ses croyances et ses mythes. Urabe Kanefumi en a été le premier commentateur. Son travail intitulé “Kojiki Uragaki” a été publié en 1273. Ce faisant, il a inauguré une tradition d’interprétation sur ce texte qui s’est poursuivie jusqu’à nous et qui a été marquée par des principes de lecture divergents. Si pour Arai Hakuseki (mort en 1725), les récits qui le composent sont véridiques, cette thèse ne fait pas l’unanimité. Elle a notamment été partiellement contestée par Tsuda Sôkichi (1873-1962) qui apporta la preuve que certaines légendes ne renvoyaient à aucun fait historique.
Mais ce qui retient particulièrement l’attention du lecteur est le traitement du nom, voire des noms dans ces récits. Même si le Kojiki n’est pas la seule cosmogonie à nommer les divinités, le nom, le fait de nommer en est une des pierres angulaires. À partir du nom, bien des axes importants du recueil se dessinent.

Généalogie et nom

Le Kojiki est un recueil de récits qui s’inscrit, tout à la fois, dans la tradition des cosmogonies et des théogonies. Comme dans la théogonie d’Hésiode, on assiste à la naissance des dieux et leur généalogie fait l’objet d’une exposition qui suit l’ordre des naissances. Comme dans les cosmogonies, la naissance du monde fait l’objet d’un récit. Mais dans le Kojiki, l’accent est avant tout mis sur la formation de l’archipel japonais. Cette particularité n’affecte en rien ce qui l’affilie à ces deux genres littéraires puisqu’il répond également à la question du commencement. Comment le monde est-il apparu ? À quels phénomènes attribuer la naissance du Japon ? À quelles puissances la doit-on ? Quels liens existent-ils entre les puissances de la nature, les Dieux et les hommes ?

Les premiers récits sont importants car ils traitent également de l’origine du monde. Ils jettent les bases de la tradition shintoïste à partir du geste divin qui a présidé au commencement de toutes choses : commencement qui est la conjonction des puissances divines et des puissances naturelles. Les premières naissances des divinités sont associées au commencement du ciel et de la terre. Mais ces deux parties du monde restèrent, dans un premier temps, sans rapport l’une avec l’autre. Les divinités qui naquirent en premier étaient célestes. Il y eut d’abord dans la Haute Plaine du Ciel, Kami-Maître-du-Centre-Auguste-du-ciel, puis Kami-de-la-Haute-Production-Auguste et ensuite Kami-des-Naissances-Divines. Elles se “se manifestèrent en divinités célibataires et dérobèrent leur corps aux regards”.1

D’autres dieux suivirent alors que la terre récemment apparue était comme une “tâche d’huile flottante” : Kami-Prince-Plaisant-Pousse-de-Roseau et Kami-Résidant-Eternellement-dans-le-Ciel. Et il en fut ainsi jusqu’au couple Izanaki-no-Kami et son épouse Izanami-non-Kami. Ce couple boucle ce que l’on appelle “les sept générations mythiques” formées de cinq couples divins et de deux divinités célibataires, Kami-Résidant-Eternellement-sur-la-Terre puis Kami-Champ-de-Nuages-Luxuriant. Les dieux célibataires sont considérés comme formant chacun une génération. Et ce récit se poursuit en mettant l’accent sur les divinités Izanaki-no-Mikoto et Izanami-no-Mikoto. Elles furent envoyées vers « la terre voguante » pour la réparer et la consolider, ce qu’ils firent en donnant naissance à des enfants, des îles, des provinces et des kami.

Et tout au long de ce récit qui se poursuit jusqu’au règne de l’impératrice Suiko (morte le 15 mars 1628), des noms jalonnent cette succession ordonnée de naissances ou de formations, aboutissant à une myriade de noms, ce qui n’a pas d’équivalent dans la théogonie d’Hésiode. Pris dans cette profusion, le nom sert, généralement, à différencier les différents territoires et les divinités entre elles et à les inscrire dans le fil des générations.

Cette relation particulièrement forte entre le nom, la formation, la création et la différenciation est perceptible dès les premières lignes du Kojiki et tend à s’accentuer dans la suite du récit. Elle est manifeste lors de toutes les étapes de cette création qui se poursuit jusqu’à l’apparition des premières dynasties impériales. Les îles et les provinces auxquelles les dieux donnent naissance sont nommées, y compris celles qui ne comptent pas parmi les enfants, comme l’île d’Awa (frêle). L’île Aux-Deux-Noms-en-Iyo a quatre visages qui reçurent chacun un nom : Princesse-Charmante pour la province d’Iyo, Princesse-Âme-du-Riz pour la province de Sanuki, Princesse-de-la-Nourriture pour la province d’Awa et Seigneur-de-Bravoure pour la province de Tosa.

Les kami ont tous au moins un nom et ce nom est indicatif de leur divinité. Leur nom comporte généralement le mot kami. Les divinités Izanaki-no-Mikoto et Izanami-no-Mikoto ne sont pas une exception à cette composition du nom. En effet, le mot mikoto qui, à l’origine signifiait “ordre, décret de la part des suzerains”, fut utilisé, par la suite, pour désigner les divinités. Et il équivalait au mot kami. Ces deux divinités portent dans leur nom l’empreinte du premier sens : “ordonner”. Rappelons que c’est suite à un ordre donné par les kami célestes qu’elles se sont chargées de la consolidation de la terre. Mais cette particularité n’en fait pas des dieux marginaux. Leurs enfants ont tous des noms qui rappellent leur statut de kami. Ainsi en est-il de Kami-Masculin-aux-Multiples-Choses, de Kami-Prince-Rocher-et-Terre et de Kami-Princesse-Rocher-et-Terre. Et de Kami-Prince-Libéré-Fougueux et Kami-Princesse-Libérée-Fougueuse, son épouse. Eux-mêmes eurent des enfants. Et ainsi de suite jusqu’au règne du premier empereur. Le premier empereur cité est l’empereur Jimmu. Il inaugure les dynasties d’empereurs qui se terminent par l’évocation de l’impératrice Suikô. L’empereur Jimmu s’appelle aussi Majesté-Prince-Iware-du-Yamato-Sacré et est affilié à la Divinité Marine, Princesse-Ame-Luxure par le fils de cette déesse, Prince-Autel-Celeste-Héros-sur-la-Plage-Majesté-Né-avant-la-Couverture-en-Ailes-de-Cormorans-du-Pavillon. Du premier nom cité au dernier, les naissances se succèdent. Mais ces noms, sans les histoires dont ils sont le support, paraissent sans épaisseur.

Généalogie et histoire

Les histoires ne manquent pas dans cette myriade de divinités qui composent la généalogie du Kojiki : histoires qui sont autant des histoires de fondation, de rencontres, d’amour, de naissance, d’accouplement ou de conflit établissant des ponts entre les dieux et les hommes.

L’histoire d’Izanaki-no-Mikoto est, sur ce point, assez exemplaire. Chargé avec Izanami-no-Mikoto de « réparer, de consolider cette terre voguante »2, ils se retrouvèrent embarqués dans une histoire plutôt mouvementée. Ces deux kami sont, en effet, à l’origine de la naissance de l’île d’Onogoro (Onogoro : solidifiée d’elle-même) et ils y descendirent, quittant ainsi le pont flottant du ciel, pour y ériger un pavillon de huit toises. Pour donner naissance à la terre, il se mirent à tourner autour de l’Auguste Pilier Céleste, ce qu’ils firent mais ils ne furent pas satisfaits des enfants qu’ils conçurent car ils leur parurent imparfaits. Hiruko (Sangsue) fut abandonné : ils le laissèrent dériver sur un esquif de roseaux. Puis ils décidèrent de consulter les kami célestes pour connaître la raison de l’imperfection de leur progéniture. Les dieux purent, grâce à une divination, mettre ainsi en cause le rituel qu’ils avaient adopté avant de s’accoupler : « Ce n’était pas bien que la femme parle la première. Retournez. Descendez et répétez tout ». Ils répétèrent donc le même rituel amoureux mais cette fois, ils le firent en n’inversant pas les rôles et ils donnèrent naissance à huit grandes îles, parmi lesquelles l’île d’Iki ou l’île Tsu. Puis naquirent notamment l’île d’O et des kami comme Kami-Masculin-aux-Multiples-Choses. Au total, ce couple de kami enfanta 14 îles et 35 kami.

Mais le dernier accouchement de la déesse lui fut fatal puisqu’en mettant au monde son dernier fils Kami-Esprit-de-la-Lumière-du-Feu, Izanami-no-Mikoto eut ses organes féminins brûlés. Pendant sa maladie, elle mit au monde, notamment, par ses vomissures Kami-Prince-de-la-Mine et Kami-Princesse-de-la-Mine. Quand elle mourut, son mari fut plongé dans une grande affliction. Et comme il ne put se résoudre à la perdre, il s’en prit à leur fils Kami-Esprit-de-la-Lumière et lui trancha le cou, faisant jaillir des kami des différents endroits de l’arme utilisée pour son crime et du sang qui tacha le tranchant, la garde et la poignée de l’épée. Puis décidé à se rendre aux enfers pour y revoir son épouse et la faire revenir pour qu’ils puissent achever leur tâche, il apprit qu’il était arrivé trop tard, car elle aurait déjà absorbé le repas préparé dans le chaudron des Enfers 3. Elle préféra alors demander aux kami des Enfers ce qui était encore possible pour eux. Elle insista pour qu’il ne la regarde pas. Comme l’attente lui parut longue, il fit de la lumière ; mais la vue du corps de sa femme le remplit de terreur, car son corps était rempli de vers grouillants, suite à quoi il prit la fuite. Il fut alors poursuivi par les femelles répugnantes des Enfers que son épouse avait lancées à ses trousses ; mais il put leur échapper grâce à sa coiffure noire qu’il jeta et qui fit naître du raisin que ses assaillants mangèrent. Puis pour freiner à nouveau leur poursuite, il leur lança son grand peigne, d’où sortirent des pousses de bambou. Et pour combattre les huit kami du tonnerre nés en parasitant le corps de son épouse et les Mille cinq cent kami qu’elle lança aussi derrière lui, il tira son épée longue de dix poings. Mais ce n’est qu’aux confins des Enfers qu’il put définitivement s’en libérer. Il jeta sur eux trois fruits d’un pêcher. Et pour finir, il put arrêter la course de son épouse qui avait rejoint les assaillants, grâce à rocher, qui lui permit de fermer la frontière 4. Et il put avoir le dessus quand son épouse lui dit qu’elle ferait mourir 1000 personnes par jour parmi les gens de son pays, vu que lui assurerait 1500 maternités.

Mais son histoire ne s’arrête pas là. Pour se purifier de son séjour aux Enfers, il se rendit à Ahakibara, sur la rive du petit détroit Tachibana dans la province Himuka de Tsukushi pour y faire ses ablutions. Des kami naquirent des objets qu’il laissa sur la rive : Kami-du-Long-chemin de sa ceinture,…, et Kami-Esprit-du-Grand-Malheur de ses ablutions. Les souillures laissées par son séjour aux Enfers (Pays-Sale) expliquent cette naissance. Mais pour corriger ces malheurs naquirent Kami-de-la-Correction-Merveilleuse, Kami-de-la-Grande-Correction et Kami-Féminine-Solennelle. Puis il en naquit également de ses ablutions au fond de l’eau. En lavant des yeux et son nez, il donna naissance à trois grands kami entre lesquels il partagea le gouvernement. Grande-Auguste-Kami-Illuminant-du-Ciel (issu de son œil gauche) se vit confier la Haute-Pleine-du-Ciel et Majesté-Comptable-des-Lunes (issu de son œil droit) le domaine de la nuit. Majesté-Masculin-Puissant-Rapide-Impétueux (issu du nez) se vit attribuer le domaine de la mer.

D’autres histoires mouvementées se greffent sur ces trois divinités qui poursuivirent la tâche de création de kami et de l’édification de la terre. Et il en fût ainsi jusqu’au premier empereur, l’empereur Jimmu et même jusqu’à l’impératrice Suiko qui est la dernière à être nommée dans le Kojiki. S’explique ainsi l’origine des cultures et des traditions devenues ancestrales au Japon. De Kami-Princesse-de-la-Nourriture jaillit les cinq céréales, après que Majesté-Puissant-Rapide la tua, suite à une méprise. Le ver à soie sortit de sa tête, les semences du riz de ses yeux, le millet de ses oreilles, les haricots rouges de son nez, le blé de son sexe et les haricots de son fondement. Majesté-Koyane-du-Ciel que Grande-Auguste-Kami-Illuminant-du-Ciel fit descendre du ciel est considéré comme étant l’ancêtre des conseillers « Nakatomi ». Tel est le nom de la famille chargée des affaires shintôistes auprès du gouvernement, Nakatomi signifiant que l’on est un intermédiaire entre les dieux et les hommes. C’est, pendant le règne de Majesté-Homudawake (l’empereur Ôjin), que furent fondées les tribus de la mer, de la montagne et les tribus gardiennes de la montagne ou d’Ise. Et dans ces récits, le nom est important, notamment comme support de mémoires, d’évocations ou de significations.

Nom, signification et mémoire

Les noms n’ont donc rien d’hasardeux dans toute cette généalogie. Ils ne servent pas à désigner simplement le kami, l’île ou la province qui leur sont associés, comme par ajout. Le nom n’est pas indiqué après la naissance du kami. Il est donné simultanément à son acte de naissance. Quand Kami-Prince-Libéré-Fougueux et son épouse Kami-Princesse-Libérée-Fougueuse donnèrent naissance à des kami, après l’avoir été eux-mêmes d’Izanaki-no-Mikoto et d’Izanami-no-Mikoto, leur progéniture est nommée en même temps. Ainsi est-il précisé qu’ils donnèrent le jour à Kami-Bulle-Calme, Kami-Bulle-Voguante, Kami-Surface-Calme-de-l’Eau, Kami-Surface-Agitée-de-l’Eau, Kami-Partageant-les-Eaux-Terrestres, etc. S’il en est ainsi, c’est parce que ces noms sont profondément liés à des caractéristiques de leurs géniteurs. En effet, ce couple est en rapport avec l’eau. Kami-Prince-Libéré-Fougueux avait la charge des fleuves et son épouse, celle des mers. La même remarque s’impose pour les kami issus d’objets comme ceux qui ont jailli de l’épée utilisée par Izanaki-no-Mikoto. Les kami issus du tranchant de l’épée sont Kami-Tranchant-la-Roche, Kami-Tranchant-la-Racine et Kami-Masculin-Conduite-de-Pierre. Le sang qui tacha le tranchant de l’épée éclaboussa en effet les nombreuses pierres alentour. Ces relations ne sont pas systématiques mais nombreuses sont celles qui établissent une relation entre le nom, la naissance et les circonstances qui y ont présidé. Le nom, il est vrai, renvoie souvent à des circonstances ou à des événements, connotant ainsi des phénomènes plutôt que des essences.

C’est pourquoi si l’endroit où Majesté-Masculin-Puissant-Rapide a été appelé Suga, après sa victoire sur le boa qui lui valut de pouvoir se marier avec Princesse-Peigne-Rizière, ce n’est pas suite à un choix arbitraire. En effet, quand il arriva sur les lieux, il déclara qu’ici il se sentait serein. Le nom ici scelle une relation de concordance entre un lieu et un état psychique. C’est encore une concordance entre un nom et une fonction qui s’observe chez Ashi-na-Zuchi. Il s’agit d’un kami qu’il aurait mandé pour s’occuper de l’intendance de son palais et suite à cette nomination, il l’aurait appelé Chef-du-Palais-Rizière-Yami-Yatsumimi-de-Suga.

Mais quand plusieurs noms sont donnés à un même kami, peut-on toujours penser qu’il y a entre les différents noms une concordance ? Qu’en est-il de Kami-Maître-de-la-Grande-Province, appelé également Kami-Grand-Nom-Muji, Kami-Laid-du-Champ-de-Roseaux, Kami-Huit-Mille-Hallebardes ou Kami-Ame-d’Ici-Bas. Cinq noms au total pour ce kami. Tout comme pour le fils qu’il eut avec Princesse-Yagami, Kami-Cœur-d’Arbre appelé aussi Kami-le-Puits. La relation entre ses noms ne va de soi. Concernant son fils, les spécialistes n’ont pu établir de rapport entre les deux noms.

Mais comme au sujet de Kami-Maître-de-la-Grande province, les récits sont abondants, ils permettent de mieux mesurer ces rapports, même si les relations entre les noms laissent subsister certaines obscurités. Les récits qui restituent son histoire utilisent toujours l’un de ses noms, tant et si bien que d’un récit à l’autre, le nom change, même si l’histoire observe un semblant de continuité chronologique. Dans l’histoire intitulé le Lapin blanc d’Inaba, il est d’abord appelé Kami-Maître-de-la-Grande-Province. Ses demi-frères kami désireux de se rendre dans la province d’Inaba, pour épouser la princesse Yagami, lui aurait abandonné leurs droits sur le pays. Mais au moment du départ, ils le prirent avec eux comme servant et, à ce moment charnière du récit, il est appelé par le nom qui intervient en deuxième position dans la généalogie. C’est donc Kami-Grand-Nom-Muji qui entreprend ce voyage, à la suite de ces frères. C’est lui qui permet à ce lapin de retrouver à nouveau son pelage qui l’informe de son succès futur auprès de la princesse et de l’infortune des autres kami.

Mais ces frères furieux de son succès, auprès de la princesse, le tuent. Ils y parvinrent, mais il fut ressuscité, grâce à sa Majesté Mère aidée en cela de Majesté-des-Naissances-Divines qui lui envoya Princesse-Palourde et Princesse-Clovisse. Il revint ainsi sous les traits d’un magnifique jeune homme. Ses frères le tuèrent à nouveau. Grâce à une autre intervention de sa mère, il en réchappa à nouveau et il put grâce à l’aide de Kami-Prince-Oya échapper à ses frères. Ce prince le sauva de la flèche meurtrière des kami en le faisant passer par les branches d’un arbre ; puis, il se rendit chez Majesté-Masculin-Puissant où il est d’abord appelé Laid-du-Champ-de-Roseaux. C’est ainsi qu’il est nommé après que Princesse-Avance qui vient de s’unir à lui l’introduit auprès de son père. Elle l’aide à surmonter des épreuves puis quand lui et la princesse commencent à avoir le dessus, il est appelé à nouveau Kami-Grand-Nom-Muji et c’est ainsi nommé qu’avec la princesse sur son dos, il fuit la maison de son père, après avoir attaché les cheveux de ce dernier à la poutre faîtière de la chambre, et dérobé ses armes, le grand sabre vif et les arcs et flèches vifs ainsi que son koto céleste servant aux oracles. Puis rattrapés par ce dernier, ils l’entendirent leur dire ce qu’ils devaient faire. Il dit à l’un qu’il devait devenir Kami-Maître-de-la-Grande-Province mais aussi Kami-Ame-d’Ici-Bas. Il lui dit aussi qu’il devait vaincre ses demi-frères avec ses armes et à sa fille, il enjoignit de construire au pied du mont Ukano un palais à grands piliers sur un rocher souterrain et de lui donner un toit jusqu’au ciel. Il aurait épousé également Princesse Yagami et c’est sous le nom de Kami-Huit-Mille-Hallebardes qu’il serait devenu l’époux de Princesse-Nunakawa. Et sous le nom de Kami-Maître-de-la-Grande-Province, il a eu des enfants de Majesté-Princesse-Brume et un seul de princesse-Fléche-Bouclier-Divins. Puis il est question de sa rencontre avec Kami-Prince-Nain, fils de Kami-des-Naissances-Divines. Mais d’abord, il ne put en savoir le nom. Il l’apprit de la bouche de Prince-S’Emiettant et quand la mère de Kami-Prince-Nain lui dit qu’ils pourraient devenir frères et profiter de cette union pour renforcer le pays ; il est, quand elle lui fait part de ce projet, Majesté-Laid-du-Champ-de-Roseaux, puis quand cette association prend forme, il est Grand-Nom-Muji. Mais après le départ de cet allié, il se retrouva seul et c’est Kami-Maître-de-la-Grande-Province qui se demande comment former le pays. Et s’il le put, c’est grâce à l’aide d’un autre kami dont le siège est au mont Mimoro. Ces différents emplois ne sont pas laissés au hasard.

Le Kojiki n’est pas simplement un recueil de récits, de légendes, servant au délassement et au divertissement de l’esprit. Il est impliqué dans l’histoire politique et religieuse du Japon.

La thématique du nom s’inscrit et se développe d’ailleurs dans cette double articulation. Le nom qui est à la croisée du ciel et de la terre, du Japon et du monde, des dieux et des hommes, des histoires et des tradition est apparenté à l’apparition et au jaillissement des choses. Jamais réductible à un instrument de désignation, il est le support des mémoires, histoires et évocations que le kojiki aborde dans leur aspect phénoménal et processuel sans rien dire, dans un sens ou dans un autre, sur leur aspect essentiel.

Etude et texte de M. Morvan

Notes

1 Masumi et Maryse Shibata (trad.), Kojiki, Chroniques des choses anciennes, Paris, Maisonneuve et Larose,1997, p. 63. retour
2 Ibid., p. 65. retour
3 On pensait qu’une fois ce repas absorbé, il était impossible de revenir parmi les vivants. retour
4 On croyait que les pierres avait pour vertu de protéger contre les mauvais esprits. retour