Encore aujourd’hui, la construction d’un pont peut s’avérer difficile, notamment en zone sismique. A l’époque médiévale, plus la rivière était large, profonde et tumultueuse, plus long était le chantier qui menaçait durablement les ouvriers du péril de la noyade. L’édification de grands monuments, soumis également aux aléas de la nature, pouvait parfois connaître quelques accidents à répétitions si cette dernière s’avérait capricieuse.

De l’influence des esprits

Dans le respect de la tradition shinto, les caprices de la nature relèvent de l’action délibérée des esprits qui y vivent : les kami. Bienveillants, malveillants, farceurs, libidineux… Leur caractère peut être aussi variable que le lieu où ils élisent leur domicile : rivières, grottes, forêts, arbre, pont, vent, montagne, lac, demeure humaine… Ainsi, si l’édification d’un ouvrage était régulièrement impactée par des catastrophes ou par un blocage en cours de travaux (stabilisation impossible des fondations d’une pile de pont, rupture systématique de l’amorce d’un tablier, etc), ceux-ci démontraient que le kami local (en général celui de la rivière) désapprouvait la construction de l’ouvrage, véritable intrusion humaine sur son territoire. Le Nihon Shoki (« Les Chroniques du Japon » terminées en 720), décrit ces kami de rivière comme étant des dragons aquatiques malveillants, les mizuchi, dont les dimensions sont proportionnelles à celles du cour d’eau.

D’après la tradition shinto, il est possible d’obtenir les bonnes grâces d’un kami en lui faisant des cadeaux, en lui dédiant des rituels et prières. Ceux-ci devaient être à la hauteur des enjeux et du courroux exprimé par le kami. Mais en cas de nécessité extrême, était-il envisageable d’offrir aux kami l’ultime présent : la vie d’êtres humains ? Et bien oui !

Le recours au sacrifice humain

En confrontant textes anciens et découvertes archéologiques, il s’avère que ce sacrifice a été pratiqué du 8ème au 16ème siècle. Les individus offerts aux kami rétifs étaient appelés des « piliers humains », les hitobachira. Généralement emmurés vivants, ils contribuaient effectivement à la structure de l’ouvrage. Mais c’est surtout spirituellement qu’ils constituaient « un pont » contractuel entre l’entreprise des humains et le monde des esprits. Si la plupart des sacrifices ont été réalisés pour faire cesser les accidents de chantier, d’autres ont été menés par anticipation, pour s’assurer que l’édifice jouirait de la bienveillance des kami. Bien entendu, cet édifice devait avoir des enjeux à la hauteur du sacrifice (digue de protection, palais impérial, franchissement majeur…).

Le plus ancien témoignage écrit de hitobashira apparaît dans le Nihon Shoki. Pour faire face à la crue dévastatrice des rivières Yodo et Kitakawa, l’empereur Nintoku (vers 323) souhaitait dresser une digue. Mais le débordement était tel que le chantier ne pouvait être mené à bien. Des brèches ne cessaient de percer les digues de Mamuta, le long de la rivière Yodo. L’empereur fit un rêve oraculaire, qui l’informa de l’existence de deux personnes (Koromo-no-ko dans la province de Kawachi et Kowa-kubi dans la province de Musashi) dont le sacrifice à la divinité de la rivière en crue (le mizuchi Kawa) permettrait la construction de digues. Kowa-kubi fut jeté dans le torrent de la Kitakawa, ce qui permis de construire le remblai de la digue. Cependant, Koromo-no-ko échappa au sacrifice en remportant un défi lancé au kami. Cette anecdote est similaire au mythe de Agatamori, également rapporté dans le Nihon Shoki, qui vainquit les mizuchi de la rivière Takahashi après avoir usé du même stratagème en 379. Celui-ci consistait à défier le mizuchi en lui demandant de couler une ou plusieurs calebasses vides et hermétiquement fermées.

Par la suite, les textes tendent à montrer que les personnes sacrifiées devaient être volontaires. D’un point de vue pragmatique, le sort de ces individus était censé inspirer un esprit de sacrifice dans la population et parmi les ouvriers. D’un point de vue shinto, celait évitait que l’âme du sacrifié ne soit animé d’un esprit de vengeance, qui risquait de le faire revenir sous la forme d’un yokaï susceptible de mettre à mal l’ouvrage ou ses utilisateurs.
Selon le Yasutomi-ki, un journal du 15e siècle, une femme qui portait un enfant sur son dos avait été capturée alors qu’elle passait le long de la rivière Nagara. Elle fut enterrée à l’endroit où il était prévu de construire un grand pont. Par la suite des usagers du pont ont dit avoir rencontré le fantôme d’une femme berçant un bébé, qui les incitait à porter son enfant. Son âme en peine pourrait être à l’origine du yokaï Ubume, qui est aussi celui des femmes mortes en couche.

D’après le folklore local, la construction au 17ème siècle du Château de Matsue par le Général Horio Yoshiharu n’a pas été sans difficulté. L’édification du mur de pierres de la tour centrale a fait l’objet de plusieurs tentatives infructueuses. Persuadés qu’un pilier humain aiderait à stabiliser cette tour, les ouvriers ont décidé de chercher une personne adéquate à enterrer dans le mur. Ils se rendirent au festival Bon, et trouvèrent une belle danseuse ayant un grand talent. Celle-ci fut discrètement capturée, puis fut murée vivante dans les murs du Château. La légende veut qu’après cette offrande, les ouvriers ont pu terminer la construction du château en 1611 sans aucun incident… Néanmoins, tuée contre son gré, il est dit que l’esprit de cette jeune femme hante encore les lieux. Selon le folkloriste irlandais Lafcadio Hearn (« Glimpses of Unfamiliar Japan » de 1894), la colline de Shiroyama où se trouve le Château serait prise d’étranges tremblements chaque fois qu’une femme dansait dans les rues de Matsue. Après la construction du château, une loi a été votée interdisant à toute jeune fille de danser dans les rues de la ville.

Chateau Matsue

Quels sont les témoignages archéologiques, voire architecturaux, de ces sacrifices ?

A l’occasion de travaux de réfection d’ouvrages, ou lors d’effondrements provoqués par des séismes, il est arrivé que l’on retrouve le corps des hitobachira. Il existe également des monuments mortuaires (soit cénotaphes, soit sépulcraux), qui honorent la mémoire et remercient la ou les personnes sacrifiées, érigés en parallèle de la finalisation de l’ouvrage.
Le Général Horio Yoshiharu (encore lui!), avait en charge l’édification du pont Ohashi à Matsue. Son chantier fut vraiment difficile, régulièrement détruit par la force du courant de la rivière Ohashi. Une fois terminé, celui-ci était régulièrement inondé, et sa stabilité semblait compromise. Il décida d’enterrer vivant dans le lit de la rivière, à côté du pilier central, un indigent connu sous le nom de Gensuke. La légende veut qu’après ça, le pont soit resté solide pendant trois siècles et que la rivière n’a plus inondé l’édifice. Un mémorial en son nom a été dressé à l’entrée du pont (dont la pile centrale portait également son nom). Plus récemment, un parc a également été construit en son honneur à proximité.

Lors de la rénovation du pont Nijubashi face au Palais Impérial de Tokyo, des douzaines de corps humains ont été retrouvés dans les fondations. Deux ou trois d’entre eux étaient en position debout (« We Japanese » de De Garis).

Une pratique perpétuée au 20ème siècle ?

En 1968, suite à un tremblement de terre dévastateur, des travaux de réparation du Tunnel Jomon (Sekihoku Main Line) furent entrepris. Les travaux de réfection des murs intérieurs ont révélé la présence de dizaines de squelettes humains dissimulés debout derrières les empierrements d’origine. D’autres ossements furent également découverts enterrés à proximité des entrées du tunnel. Cette infrastructure fut initialement réalisée en… 1914 ! Si la plupart de ces corps pouvaient provenir de criminels prisonniers menant des travaux d’intérêts généraux, décédés (ou devenus impotents) de dénutrition, béri béri, etc. le choix de leur sépulture n’en demeure pas moins une orientation de « piliers humains ». Un mémorial a été construit en 1980 pour honorer ces défunts.

Matsue Ohashi

Article de E. Larchevèque